Coordination : Sabrina Melenotte et Nicolas Puig 

Membres actuels : Florence Boyer, Christelle Hamel, Delphine Lacombe, Françoise Lestage, Claire Médard, Sabrina Melenotte, Nicolas Puig, Valérie Robin, Denis Vidal.

Mots clés : crises, incertitude, violence, anthropologie

Approches sensibles et matérielles des conflits 

L’intérêt croissant des études sur les violences ces dernières années reflète les situations de crise et de guerre qui durent et traversent de nombreuses sociétés contemporaines. Malgré les tentatives pour la contourner, la violence est un objet de recherche qui nous rattrape, nous happe parfois. Des Amériques au Moyen-Orient, sans oublier l’Europe et l’Afrique, mener des recherches dans des contextes de guerre, de crises et d’incertitudes, c’est à dire un contexte de vie ou la perspective d’évènements dramatiques grève le quotidien, implique de réfléchir à la façon de produire nos connaissances dans des sociétés aux prises avec des dynamiques sociales, politiques et économiques complexes. Les violences peuvent être directes et visibles, mais aussi latentes et menaçantes, et la question se pose avec acuité de savoir comment l’intégrer à nos enquêtes et terrains.

Ce groupe de recherche se propose de réfléchir à la façon dont les sciences sociales permettent de penser des approches innovantes des violences extrêmes et massives, des morts et des disparitions (forcées ou non), et d’autres plus latentes qui s’insinuent dans les pratiques et imaginaires au quotidien. Il souhaite appréhender les expressions multiples de la violence pour en faire un objet d’étude qui varie selon les contextes et recouvre des situations très différentes. Cette diversité de configurations invite à prendre en compte les continuités et les ruptures des situations de crise et des violences qui traversent les pays étudiés, en privilégiant une approche comparative qui permette de dégager des spécificités propres à chaque contexte et discipline, tout en établissant des passerelles entre eux pour aboutir à une compréhension renouvelée et dynamique des situations de crise et des violences contemporaines.

Un premier défi est méthodologique

L’incertitude qui caractérise nos sociétés contemporaines oblige les chercheurs ayant une connaissance fine de zones géographiques tourmentées à (ré)inventer des manières de travailler dans des zones sensibles, dangereuses, voire détruites. Produire des savoirs dans des contextes violents ou en crise oblige d’abord à mener une réflexion sur le dispositif de recherche. L’accès au terrain devient un espace matériel et symbolique traversé par des enjeux politiques et stratégiques dans lesquels le chercheur se déploie, ce qui l’oblige à négocier avec des acteurs (parfois armés) les conditions de l’enquête, ou à innover des façons de produire, de créer et d’écrire de la connaissance autour des multiples façons dont les sociétés vivent « dans », « avec », « contre » ou « après » des expériences de violences, de vulnérabilité, d’incertitude et/ou d’exil. 

Un second défi est heuristique et concerne la façon de qualifier des objets de recherche tels que « guerre », « conflits armés » « guerre civile », au sein de contextes incertains et qui échappent souvent à des critères homogènes et prédéfinis : par exemple, comment qualifier des conflits ou des crises durables, qui plus est quand ils n’entrent pas nécessairement dans les standards des organismes internationaux ? Quels sont les effets culturels, politiques, sociaux, de ces conflits durables sur les populations civiles, souvent prises entre des feux multiples ? Est-il encore pertinent de parler de « crises » quand des violences perdurent, qu’elles sont chroniques, intenses, voire extrêmes et massives, mais encastrées dans la vie quotidienne et « ordinaire » ? 

Un troisième défi est épistémologique et interroge la construction de nos champs disciplinaires.

Les différentes disciplines des sciences sociales n’abordent pas de la même manière la production scientifique sur la violence et l’après-violence. Si l’anthropologie a été longtemps frileuse à traiter de la violence, notamment politique, en raison du relativisme culturel et de l’héritage colonial qui l’empêchaient d’aborder les enjeux politiques contemporains, aujourd’hui au contraire, la méthode ethnographique dote la discipline anthropologique d’outils privilégiés qu’empruntent la science politique et qui semble la plus à même de restituer les « états d’urgence » ou les violences invisibles qui traversent nos terrains.

Approches croisées Moyen-Orient / Amériques / Afrique

Ce groupe de recherche incitera donc un travail réflexif et collectif pour mener des recherches qualitatives et sensibles sur les situations de conflit, de violences et d’incertitude et produire des savoirs en crise, en temps de guerre ou de post-conflit. 

Au Moyen-Orient, les travaux ont été confrontés dès leurs débuts aux guerres et ont réussi à poursuivre leurs activités scientifiques, mais ce n’est que récemment qu’y est abordée de manière frontale la guerre « en train de se faire », comme objet d’étude, sous l’impulsion de recherches renouvelées, en histoire et en sociologie politique notamment, dans les sociétés libanaise, palestinienne, irakienne, syrienne ou jordanienne.

En Amérique latine, notamment au Mexique et au Pérou, une société civile particulièrement active, qui comprend des familles de victimes, des ONG, des artistes, des Églises, contribuent activement à la production d’une connaissance à la fois intellectuelle et sensible des violences contemporaines. 

Nous prendrons pour point de départ les cas du Liban et du Mexique comme deux situations-phares dans les régions où ils se trouvent (Amériques et Moyen-Orient) car ces deux pays sont devenus ces dernières années exemplaires de situations de violences multiples et enchâssées, dont les effets restent à être appréhendés.

D’autres situations pourront bien sûr être intégrées au fil de nos échanges.

Activités 

Modalités

Ce groupe de recherche est en cours de formalisation et a fait l’objet de riches échanges lors de l’AG de l’URMIS à Nice en juin-juillet 2021. Les deux coordinateurs étant à l’étranger, le GR se concentre pour l’heure sur sa consolidation et sur la production de livrables.

Le GR est ouvert aux doctorant.e.s et post-doctorant.e.s du laboratoire, ainsi qu’aux candidat.e.s des concours IRD et CNRS intéressé.e.s par l’URMIS.

Livrables 

Ouvrage collectif sur les « anthropologies en situation de violence » qui sera offert à la mémoire de Martine Hovanessian.

Un numéro de revue autour des approches sensibles et sonores des conflits au Moyen-Orient et dans les Amériques (l’Afrique et l’Asie aussi si possible).

Axes envisagés au sein du GR et articulation à l’Axe Pouvoir et appartenances de l’URMIS

Matérialités et sensibilités des conflits : nécropolitique, disparitions, deuils

La « nécropolitique », envisagée aussi comme « continuum de violences » – dans le cadre de morts de masse, de violence politique ou des migrations – peut être abordée à travers la circulation des morts et la prise en charge de la malemort, en réfléchissant à la gestion et au traitement des corps morts ou de leur absence (via les substituts mobilisés), et au rôle des rituels (civiques, laïcs ou religieux) dans la reconstruction des collectifs meurtris par la perte et le doute. 

Le tournant médico-légal dans les sciences sociales a mis au centre de plusieurs enquêtes l’expertise médico-légale et judiciaire pur l’identification de corps, l’établissement de rapports, les enquêtes, etc., qui travaillent de façon plus ou moins concertée avec les familles de victimes.

Christelle Hamel s’intéresse à cette chaîne judiciaire du policier au magistrat en passant par les avocats et les médecins en France, à propos des violences à caractère sexuelle. Elle travaille aussi à la recension et à la caractérisation des meurtres commis en France, dans un contexte de paix, en s’appuyant sur des sources diversifiées, articles de presse, données administratives en vue d’établir un tableau statistique des meurtres commis sur les dernières décennies. 

Dans le cadre de l’ANR Transfunéraire, Valérie Robin poursuit ses recherches au Pérou sur les politiques de réparations et la prise en charge matérielle et symbolique des défunts de conflits armés de la fin du XXe siècle. Elle s’intéresse ainsi au traitement funéraire qui leur est accordé, notamment aux ré-enterrements collectifs et aux bricolages rituels, religieux et politiques, mis en œuvre pour faire avec des corps fragmentés, des corps anonymes ou l’absence de corps.

Claire Médard, dans l’ANR SALMEA, travaille sur les moralités locales, et analise les violences interethniques à partir des cimetières et des enjeux à enterrer les personnes.

Françoise Lestage développe depuis longtemps un travail sur la mort en migration en Amérique latine (surtout au Mexique) et a débuté de nouvelles recherches sur ce même thème à la frontière franco-italienne.

Sabrina Melenotte analyse les recherches des familles de personnes disparues qui partent sur leurs traces comme des innovations rituelles, sémantiques et matérielles qui surgissent après des violences extrêmes et massives, ainsi que les reconfigurations familiales (genrées), socio-économiques et ethno-raciales profondes induites par les nouvelles  frontières entre mort et politique.

Au Liban, Nicolas Puig travaille sur l’enchâssement de situations de violence, y compris historiques, qui déterminent le rapport au présent et les modes d’existence. Il examine notamment sans pour autant établir un rapport de stricte causalité, la façon dont l’incertitude, entendue comme une violence latente présente au quotidien, s’inscrit dans les corps au travers de pratiques majoritairement féminines, de transformation des états psychiques (consommations de benzodiazépines) et morphologiques (transformations corporelles). 

Florence Boyer associe les enterrements (depuis les vols de corps ritualisés, la parenté et la plaisanterie, les corps déguisés) aux questions foncières et de propriété (épouse enterrée dans le village du mari).

Denis Vidal rappelle les pratiques d’incinération des corps en Inde, où les brahmanes apportent des cendres dans des lieux naturels comme le Gange.

Dimensions genrée et racialisée/ethnicisée des violences 

Il s’agit d’articuler ici des violences imbriquées et souvent invisibles : économiques (Liban), politiques (Pérou, Mexique) et/ou criminelles (Mexique), migratoires (Méditerranée), révolutionnaire (Nicaragua), inter-ethniques (Kenya), sorcellerie et violence, etc. Certaines violences de genre s’inscrivent nettement dans des violences politiques plus amples (Nicaragua, Mexique), même si elles ont lieu dans des espaces domestiques, telles les féminicides (Mexique, France). D’autres violences sont ciblées ethniquement dans le cadre de mobilisations électorales (Kenya 2022). De même, des différenciations genrées s’installent dans de nombreux imaginaires politiques, voire dans des politiques publiques, telles les figures maternelles ou d’épouses qui réclament les corps de disparus ou des défunts et se politisent, devenant de réelles figures « naturelles » de la résilience (Liban, Mexique). A l’inverse, comment réfléchir de manière dynamique et renouvelée aux masculinités plurielles qui se composent en fonction de leur statut social, leur classe, leur race, dans des contextes où la majorité des violences sont masculines ?

Mémoires des violences : du témoignage à l’art

Dans des contextes de crises et de conflits, les régimes de temporalités sont multiples : avant/pendant/après les violences s’entrelacent. Souvent, les réponses institutionnelles sont insuffisantes, et la production de savoirs partagés avec les chercheurs locaux se veut un rempart face au silence imposé par les violences ou l’absence de politiques mémorielles officielles : par exemple en Irak ou en Syrie, mais aussi au Mexique, la mémoire « vivante » ou « civile » consiste concrètement à collecter, documenter et systématiser des données contre l’oubli de la guerre, comme une injonction faite aux chercheurs d’affronter leur responsabilité envers la société qu’ils étudient, mais aussi envers leurs collègues et les générations à venir. Souvent, les violences se ravivent et ravivent les souvenirs douloureux à l’occasion de moments précis (élections, crises, commémorations, etc.) et dans des espaces précis (rues, cimetières, etc.). De plus, la sexualité et le genre dans l’art postrévolutionnaire permettrait de réfléchir à la dévirilisation des anciens acteurs armés et au détournement de référents iconographiques révolutionnaires (Amérique centrale, Nicaragua).

Approches sensibles, sensorielles et sonores des situations de crise

Cet axe se focalise sur une approche par les perceptions et constructions des environnements sonores au sein d’espaces disputés et fortement hiérarchisés. Le terrain principal de Nicolas Puig est constitué par l’ensemble Sabra-Chatila, deux lieux distincts (un camp géré par l’UNRWA et un espace marchand cosmopolite) quoique fortement connectés. Il déploie dans ces espaces différentes méthodologies sonores pour approcher des questions centrales de l’histoire, de la mémoire et de la dynamique des appartenances. 

Michel Tabet (LAS) sera associé au projet avec son étude filmique sur « habiter Beyrouth » après l’explosion du port le 4 août 2022. Un évènement qui ravive les mémoires des drames précédents, les actualisent dans une appréhension cyclique du temps et de la douleur.

Une réflexion gagne à être menée sur ce que signifie de mener des recherches collaboratives avec des acteurs de la société civile, des ONG, des artistes, pour répondre aux nouveaux défis et enjeux de sociétés contemporaines marquées du sceau de violences multiples. Par exemple, le Mook Mexique: Une terre de disparu.e.s a constitué un premier exercice sensible et de diffusion auprès du « grand public » d’un savoir collectif qui intègre une collaboration entre anthropologues, sociologues et photographes, et propose une écriture anthropologique renouvelée. Sabrina Melenotte envisage également d’explorer davantage les « paysages sonores de la disparition » au Mexique.

« Violence environnementale » 

Ce dernier axe se veut plus expérimental autour d’une notion à approfondir, mais qui naît d’une inquiétude aujourd’hui partagée, celle du lien entre violence et environnement. 

Comment survivre et se préparer au pire dans des pays en crise comme le Liban, ou en guerre comme l’Ukraine ? Comment survivre sans eau, sans médicaments, sans essence ? Qui sont les profiteurs d’une guerre qui se manifeste dans l’économie de la survie, dans la violence du rationnement (essence, alimentation, médicaments), dans l’inégalité économique ? Comment les conditions de survie de pays déjà en crise annoncent ce qui attend l’ensemble du monde, obligeant à revisiter nos paradigmes « segmentés » et à préférer des analyses de plus en plus intégrales et intégrantes des crises et des violences imbriquées ? Comment (re)penser la violence environnementale sous-jacente à l’anthropocène et induite par les logiques extractivistes, les paysages pollués, violentés, envahis par de nouvelles espèces invasives, incendiés ?