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Anthropologies caribéennes : héritages, frontières, nations en temps de guerre froide et de décolonisation

16 juin 2023 - - 14h00 - 18h30

Journée d’étude, hybride présentiel / distanciel, URMIS, Paris, 16 juin 2023
Université Paris-Cité, place Paul Ricœur, bâtiment Olympe de Gouges, salle 569

Coordinatrices : Kali Argyriadis & Maud Laëthier

À l’orée des années 1960, après des décennies de liens politiques, culturels et intellectuels étroits entre les deux pays, Cuba et Haïti empruntent des voies qui vont les séparer durablement. L’arrivée au pouvoir de François Duvalier en septembre 1957, suivie de l’avènement de la Révolution de 1959 à Cuba vont instituer une rupture profonde ; chacun des deux pays se ferme à ses plus proches voisins, tout en déployant des liens diplomatiques nouveaux, qui reconfigurent leurs alliances politiques. Diplomatie culturelle et réseaux scientifiques en sortent largement affectés.

Pour les anthropologues, les relations avec leurs partenaires et collègues internationaux ne peuvent plus s’envisager en dehors du durcissement idéologique qui caractérise la période. Les liens établis avec les Etats-Unis ou l’Union soviétique l’illustrent notablement. Ceux qui se construisent avec le continent africain sont moins souvent envisagés, mais méritent pourtant une attention particulière. À Cuba, l’engagement auprès des « pays frères africains » contre les pouvoirs coloniaux – élan internationaliste affichant une unité fondée sur l’idée d’un destin partagé plutôt que sur l’appartenance à une commune négritude – freine paradoxalement l’effervescence des ethnologues qui, dans les premières années de la Révolution, redoublent d’effort pour mettre en lumière l’importance de l’apport culturel africain dans la (re)construction identitaire nationale.

Du côté haïtien, la relation faite de distance et de proximité avec « une Afrique mythifiée » est renforcée. La valorisation d’un héritage africain se fond dans la fabrication d’une autochtonie qui se décline désormais dans la revendication d’une ethnicité haïtienne, incluant un legs taïno. La scène se déroule dans un contexte où l’exil des intellectuels, opposants au régime de Duvalier, dans différents pays africains – aussi bien que la fuite, aux quatre coins du monde, des « masses » rurales et urbaines, dont le « président ethnologue » se déclare pourtant le défenseur – souligne le contraste saisissant entre l’ombre que jette sur Haïti la mise en place d’une implacable dictature et la renaissance des nations africaines.

Sur un plan interne, dans les deux pays, les affrontements politiques propres à la Guerre froide sont relocalisés de manière singulière. Lutte contre le communisme en Haïti, contre la “contre-Révolution” à Cuba, sur fond d’embargo états-unien, de surveillance et d’espionnage, altèrent durablement la recherche en sciences sociales. L’articulation entre question raciale et question sociale, en particulier, se pose sous un nouveau jour. Le regard sur l’« altérité interne » est redessiné. Mais, sous couvert de la représenter politiquement et de mieux la comprendre ethnologiquement, cette altérité est aussi progressivement effacée, dissoute en une soi-disant cohésion nationale (la masse, le Peuple). Selon des modalités néanmoins différentes dans l’un et l’autre contexte, un nouvel imaginaire de la nation voit le jour, appuyé sur un savoir ethnologique et sur des projets muséaux davantage pris dans les mailles d’idéologies politiques. Qu’advient-il, dès lors, des chercheurs et des institutions dans lesquelles ceux-ci travaillent ? Comment ce moment a-t-il été pensé ? Est-il remémoré ? Tu ? Cette journée d’étude propose une première exploration de ce pan encore largement méconnu de l’histoire des anthropologies cubaine et haïtienne, en initiant une mise en perspective avec le cas de Porto Rico.

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Participer à la réunion Zoom
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ID de réunion : 913 8881 2964
Code secret : 930777

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La journée se déroulera en hybride.
Les communications effectuées en espagnol seront accompagnées de la projection d’une traduction synthétique en powerpoint.

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Programme :

14h : Accueil et présentation de la journée (Kali Argyriadis et Maud Laëthier)

14h30 : Kevin Yelvington (University of South Florida)
Culturalisme colonial : la guerre froide et l’anthropologie de la famille caribéenne

15h : Jhon Picard Byron (LADIREP, Université d’Etat d’Haïti)
« La question noire » et les représentations de l’Afrique en Haïti (1960-1970)

15h 30 : Weibert Arthus (Université d’Etat d’Haïti)
Les relations entre Haïti et l’Afrique au moment de la décolonisation

16h : pause

16h30 : Niurka Núñez González (ICIC Juan Marinello, Cuba)
L’Institut d’ethnologie et de folklore à Cuba (1961-1969) : chronique d’un basculement

17h : Maxime Toutain (Musée du quai Branly)
Un musée rêvé ? Pour une historiographie des collections ethnographiques de l’Institut d’ethnologie et de folklore et de l’Institut de sciences sociales à Cuba

17h30 : débat

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Résumés :

Kevin Yelvington (University of South Florida)
Culturalisme colonial : la guerre froide et l’anthropologie de la famille caribéenne

A la suite des troubles civils et des mouvements de grève survenus dans les Caraïbes britanniques au cours des années 1930, le gouvernement anglais met en place la commission Moyne pour enquêter sur les causes des protestations et proposer des mesures correctives. Accablantes pour le régime colonial, les conclusions de cette commission (1938) restent confidentielles jusqu’à leur publication en 1945, tandis que, dans les colonies britanniques, des fonds supplémentaires sont alloués à la protection sociale et à la recherche en sciences sociales. C’est dans ce contexte que T.S. Simey (Welfare and Planning in the West Indies, 1946) met en rapport la pauvreté et d’autres problèmes sociaux avec la structure « matrifocale » de la famille afro-caribéenne, héritée du système esclavagiste. Repris par de nombreux anthropologues travaillant sur la Caraïbe au cours des années 1950 et 1960 – le plus célèbre étant Oscar Lewis et sa notion de « culture de la pauvreté » –, ces modèles théoriques culturalistes (qui s’imposent à une époque où les priorités des fondations privées, sources de financement de la recherche anthropologique, sont étroitement alignées sur les intérêts stratégiques des États-Unis) auront des effets conséquents, tant sur la théorie sociale que sur les politiques publiques.

Jhon Picard Byron (LADIREP, Université d’Etat d’Haïti)
« La question noire » et les représentations de l’Afrique en Haïti

Cette communication se propose d’aborder « la question noire » dans le contexte intellectuel haïtien de la deuxième moitié du XXe siècle. Il s’agit d’analyser la synthèse que René Piquion, éminence grise du régime de François Duvalier, Directeur de l’École Normale Supérieure de l’Université d’État d’Haïti, propose, aux détours des années 1960 et 1970, entre, d’une part, ce qu’on désigne en général sous le label de « mouvement “indigéniste” haïtien » – de la Revue Indigène (1927) à celle de Les Griots (1939) – et, d’autre part, la Négritude des écrivains afro-antillais (des années 1930 à celles de 1950). Comment l’idéologie politique dite noiriste –  qui a trouvé sa formulation définitive dans les articles de Lorimer Denis et de François Duvalier parus dans Chantier, le journal du Mouvement Ouvrier Paysans (MOP), et repris dans Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti (Denis et Duvalier, 1948) – informe-t-elle cette synthèse ? Comment René Piquion mobilise-t-il dans ses écrits les représentations de l’Afrique ?

Weibert Arthus (Université d’Etat d’Haïti)
Les relations entre Haïti et l’Afrique au moment de la décolonisation

Au moment de la décolonisation de l’Afrique, Haïti, que ses élites ont toujours fièrement présentée comme « une terre africaine dans les Amériques », est dirigée par une dictature qui joue sur deux éléments constants de l’histoire haïtienne : les dissensions politiques et les préjugés de couleur. Le régime, dont il est question ici, est celui de François Duvalier. Sa politique étrangère, à l’instar de sa politique intérieure, est fortement contestée, en particulier en raison de son alignement sur les Etats-Unis, son entente cordiale avec la République dominicaine et son opposition à Cuba. S’agissant de l’Afrique, le président François Duvalier, l’ethnologue noiriste au pouvoir, se proclame grand défenseur du monde noir. Il fait en sorte que, au moment de la décolonisation, le fort sentiment d’appartenance des Haïtiens à l’Afrique s’exprime clairement dans la pratique des relations internationales, notamment par les positions à l’ONU, la reconnaissance des pays nouvellement indépendants incluant le Biafra et l’ouverture d’ambassades dans leur capitale, l’envoi d’experts pour combler le vide laissé par le départ des agents coloniaux. S’agit-il d’une politique sincère ou d’une instrumentalisation de la cause africaine pour contenir la finitude du pouvoir ? L’objectif de cette communication est de montrer comment la décolonisation de l’Afrique offre à François Duvalier l’occasion de légitimer la posture de noiriste et de nationaliste de son régime jusqu’à être, par moment, sur la même ligne que ses plus farouches opposants.

Núñez González, Niurka (ICIC Juan Marinello, Cuba)
L’Institut d’ethnologie et de folklore à Cuba (1961-1969). Chronique d’un basculement.

Créé en 1961, en lieu et place du Département de folklore du Théâtre national de Cuba, l’Institut d’ethnologie et de folklore et sa revue Etnología y folklore ont marqué leur époque par la qualité remarquable des recherches anthropologiques qu’ils ont produites à Cuba. Basée sur l’examen de leurs archives, et en particulier de la correspondance de l’Institut, ainsi que sur des entretiens menés avec les chercheurs qui en étaient membres, cette communication propose d’explorer la double réorientation pourtant prise par l’anthropologie cubaine à partir de cette période. Tandis que les dialogues scientifiques et institutionnels, qui jusque-là avaient été menés principalement au sein d’un réseau académique transaméricain et transatlantique, se nouent peu à peu, et de façon de plus en plus exclusive, avec le bloc socialiste-soviétique, l’intérêt pour les pratiques culturelles dites « afro-cubaines » cède la place à l’étude des techniques et des pratiques culturelles rurales. Ce basculement contribuera à la fermeture de l’Institut en 1969, marginalisant l’anthropologie dans le champ de la pensée sociale cubaine pour plusieurs décennies.

Maxime Toutain (Musée du quai Branly)
Un musée rêvé ? Pour une historiographie des collections ethnographiques de l’Institut d’ethnologie et de folklore et de l’Institut de sciences sociales à Cuba

Entre 1961 et 1986, l’Institut d’ethnologie et de folklore (1961-1969) puis le département d’ethnologie de l’Institut de sciences sociales (1972-1986) ont constitué une importante collection de pièces héritées de l’ancien Musée national, d’objets recueillis par de grandes figures de l’anthropologie cubaine, ou encore d’acquisitions réalisées par ces centres de recherches. Tous ces objets ont été stockés et étudiés en attendant d’être exposés au sein d’un musée ethnographique de portée nationale. Ils ne quitteront cependant leurs réserves qu’en 1985 pour rejoindre les espaces d’exposition de la Casa de África et du Museo de la Música. Durant cette communication, je souhaiterais mettre en avant la valeur heuristique des « biographies » de ces objets, lesquelles restent, pour cette période, à écrire. Grâce à la recontextualisation de leur oblitération au sein de l’histoire cubaine du collectionnisme ethnographique (Alberto Pedroso 2002 ; Brown 2003), en tension entre domestication d’une « altérité endogène » (L’Estoile 2007 ; López Caballero, 2012) et construction d’un récit ethnogénétique inclusif, il s’agira de proposer une réflexion sur les enjeux épistémologiques, comme sur les contraintes méthodologiques, d’une potentielle étude du projet de musée ethnographique et des raisons de son inaccomplissement.

Détails

Date :
16 juin 2023
Heure :
14h00 - 18h30
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