Confinement humanitaire – Appel à communication pour le Journal des anthropologues

Tentes pour réfugiés ukrainiens
AdobeStock_492596585 Дмитри Лобакин

(Dossier proposé par Simone di Cecco, Estelle Miramond et Vincent Rubio)

Ce dossier thématique du Journal des anthropologues propose d’interroger le “confinement humanitaire” à partir de conceptualisations plurielles et de recherches empiriques originales. Cette notion, qui renvoie à l’enchevêtrement des registres humanitaire et sécuritaire dans la gestion spatiale de populations “vulnérables”, présente un double intérêt pour les études critiques. D’abord, elle permet d’explorer les effets matériels de l’humanitarisme à partir de son inscription spatiale, en mobilisant des échelles d’analyse multiples (espace international, territoires frontaliers, lieux de confinement, corps des individus confinés). Elle invite ensuite à développer une analyse qui ne s’intéresse pas exclusivement aux formes les plus extrêmes d’enfermement et de détention, mais aussi aux mécanismes de surveillance, de contrôle et d’immobilisation qui ont lieu dans les espaces humanitaires “non fermés” (centres d’accueil, centres de réinsertion, refuges, camps, etc.).

Investie par des champs aussi divers que les critiques de l’humanitarisme, l’anthropologie des camps, les border studies, les études féministes, cette notion permet de penser les limitations de l’usage de l’espace, du temps et de la liberté mentale d’individus “au nom de leur protection”, en intégrant des logiques d’isolement, de concentration, de dispersion (Tazzioli 2020) et de restrictions de mouvements (Kobelinsky 2014) qui se déploient dans une grande variété d’espaces. Le “confinement humanitaire” a condensé les paradoxes en jeu dans des lieux aussi divers que les “zones d’attente” françaises (Makaremi 2009), les centres d’accueil italiens pour demandeurs-ses d’asile (Campesi 2015) et encore les camps humanitaires de réfugié.e.s en Tanzanie (Surie von Czechowski 2018).

Malgré un intérêt grandissant pour cette expression dans les travaux en langue anglaise, celle-ci demeure relativement peu mobilisée dans les espaces académiques francophones. Ce dossier entend ouvrir un dialogue avec la notion de confinement humanitaire à partir de l’exploration des modalités contemporaines d’immobilisation spatiale et temporelle des individus construits comme “vulnérables”. Il se propose d’interroger les politiques de mise en attente et en dépendance chapeautées par des organisations, programmes ou discours humanitaires. Quelles places occupent États, Organisations internationales (OI), Organisations non gouvernementales (ONG) ou associations dans la création de dispositifs de confinement humanitaire ? Quels confrontations et négociations entre ces différentes institutions aboutissent à leur établissement et leur éventuelle pérennisation ? Comment les personnes prises dans les dispositifs humanitaires investissent, déjouent et résistent au confinement, à des échelles tant individuelles que collectives ?

Les propositions retraceront les processus historiques d’institutionnalisation de la forme étudiée de confinement humanitaire, en identifiant les actrices et acteurs qui en sont à l’origine. Elles pourront interroger les politiques de catégorisation sous-jacentes à la “protection” et au confinement de certains individus et de certaines populations (en questionnant par exemple la notion de vulnérabilité), et s’intéresser aux effets du confinement humanitaire sur les trajectoires et expériences sensibles des populations confinées. Les contributions prêteront une attention particulière aux dimensions spatiales et temporelles – mise en attente, “séquestration temporelle” (Avalos 2021) – et aux (re)significations que leur donnent les confiné×e×s.

Ils pourront questionner les rapports de pouvoir qui se jouent au sein des espaces du confinement humanitaire. En particulier, nous invitons à mettre en lumière les manières dont ces lieux façonnent des catégories concomitantes à des logiques de division du travail, notamment sexuée, raciale, de classe ou de génération. On se posera également la question de l’économie politique du confinement humanitaire et des liens entre ces espaces et les rapports de production. Les contributions pourront enfin aborder le confinement humanitaire au prisme des conflictualités auxquelles elles donnent lieu. Quelles stratégies individuelles ou collectives leur permettent d’esquiver l’intégration de ces dispositifs, de s’en échapper, et de dénoncer une immobilisation imposée “pour leur bien” ?

Modalités de soumission

Les propositions d’articles (environ 3 000 signes + une présentation des auteur·es, leur statut et organisme de rattachement, ainsi que leur adresse électronique) sont attendues pour le vendredi 26 mai 2023. Elles sont à envoyer, tout comme les articles retenus à :

Les articles retenus, rédigés en français ou en anglais, sont à envoyer pour le 11 septembre 2023 au plus tard. Ils ne devront pas excéder les 40 000 signes espaces compris et respecter les consignes de forme du Journal des anthropologues.

Ils seront accompagnés d’un résumé en français et en anglais (10 lignes maximum pour chacun des résumés), de 5 mots-clés (français et anglais). Les titres seront en français et en anglais.

Bibliographie

  • AVALOS Miguel A., 2021, “Border regimes and temporal sequestration: An autoethnography of waiting”, The Sociological Review, 70 (1), pp. 124‑139. DOI : 10.1177/00380261211048884
  • CAMPESI Giuseppe, 2015, “Humanitarian confinement: an ethnography of reception centres for asylum seekers at Europe’s southern border”, International Journal of Migration and Border Studies, 1(4), pp. 398‑418. DOI : 10.1504/IJMBS.2015.070785
  • KOBELINSKY Carolina, 2014, “Le temps dilaté, l’espace rétréci”, Terrain, 63, pp. 22‑37. DOI : 10.4000/terrain.15479
  • MAKAREMI Chowra, 2009, “Governing borders in France: From extraterritorial to humanitarian confinement.” Canadian Journal of Law and Society/La Revue Canadienne Droit et Société 24(3), pp. 411‑432. DOI : 10.1017/S0829320100010103
  • SURIE VON CZECHOWSKI Aditi, “We are Human Beings:” Humanitarian Confinement, Refugee Bodies, and Human Rights. Thèse de doctorat en Philosophie, Columbia University, 2018, 343 p.
  • TAZZIOLI Martina, 2020, “Governing migrant mobility through mobility: Containment and dispersal at the internal frontiers of Europe”, Environment and Planning, 38(1), pp. 3‑19. DOI : 10.1177/2399654419839065