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Quel impact des dynamiques environnementales sur les déplacements de population ? État des lieux interdisciplinaire, débats et perspectives de recherche

Journée d’étude EUR ODYSSEE, lundi 16 décembre 2019, MSHS, Université Côte d’Azur, Nice. Plan d’accès

EUR ODYSSEE

Comité d’organisation

  • Jacques Araszkiewiez (URE TRANSITIONS)
  • Julien Andrieu (UMR ESPACE)
  • Lucie Bargel (EA ERMES)
  • Claire Delhon (UMR CEPAM)
  • Xavier Huetz de Lemps (EA CMMC)
  • Anne Millet-Devalle (EA LADIE)
  • Christian Rinaudo (UMR URMIS)

Le thème des migrations environnementales ou climatiques est aujourd’hui de plus en plus débattu dans les organisations internationales, la société civile et même dans le champ académique. La dégradation de l’environnement y est souvent posée comme une cause nouvelle et désormais déterminante des migrations. Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau et, comme le soulignent Patrick Gonin et Véronique Lassailly-Jacob « L’histoire de l’humanité est jalonnée de migrations provoquées par des causes sans cesse répétées qu’il s’agisse de variations climatiques sur le temps long, de catastrophes naturelles, de crises démographiques ou économiques ou encore de guerres. » (Gonin and Lassailly-Jacob 2002). Sans doute aujourd’hui l’accent est-il davantage mis sur les détériorations de l’environnement et la raréfaction des ressources plutôt que sur ses évolutions au sens large.

L’objectif de cette journée est de proposer un examen critique des liens entre dégradations de l’environnement et déplacements de population. Celui-ci repose sur une étude des dynamiques environnementales en question pour mieux renseigner ce que certaines disciplines ont qualifié de « crises environnementales » et sur une analyse non-déterministe de leurs effets sur la société.

Depuis maintenant plus de dix ans, la recherche a commencé à se structurer dans ce domaine, et a donné lieu à la publication de rapports[1], d’ouvrages et de numéros de revues académiques (Gemenne 2010; Vlassopoulou 2012). Elle s’est attaché notamment à la mesure des déplacements liés à l’environnement (Kelman 2019; Véron and Golaz 2015), mais aussi à cerner les contours encore flous de catégories regroupant des réalités extrêmement larges telles que « déplacés environnementaux », « migrants climatiques », voire « apatrides climatiques» ou « réfugiés écologiques » -bien que ces dernières expressions ne correspondent à aucune catégorie ni régime de protection défini par le droit international-,  à analyser les positions des organisations internationales qui ont forgé ces catégories[2], les militants environnementalistes qui les ont médiatisé et le monde de la recherche académique qui a cherché à les interroger (Cambrézy and Lassailly-Jacob 2010).

Sur un plan juridique, il s’agit principalement d’interroger les travaux menés en droit international et régional de la protection des personnes déplacées pour savoir dans quelle mesure les mobilités consécutives à des atteintes à l’environnement relèvent des régimes juridiques existants (Borges 2018). Les analyses portent largement sur les besoins de protection des personnes déplacées en raison de changements environnementaux ou climatiques (Cournil and Vlassopoulou 2015), sur le statut à accorder aux personnes qui se déplacent pour des raisons environnementales, sur le choix des termes à employer (“réfugié” ou “déplacé”) (Bétaille 2010). Il s’agit en outre de mesurer la mobilisation d’autres outils juridiques, en particulier dans le champ du droit international de l’environnement afin d’évaluer la prise en compte des déplacements de population, notamment dans la définition des obligations internationales et de la mise en œuvre de la responsabilité internationale pour atteintes à l’environnement. Enfin, il convient d’explorer l’action tant normative qu’opérationnelle des organisations internationales telles que le HCR, l’OIM ou l’Union européenne (le traité de Lisbonne constitue un cadre juridique permettant une meilleure prise en compte des déplacés de l’environnement, un sujet débattu de façon croissante au sein de l’UE), dans la gestion des « crises environnementales » (Gemenne, Cointe, Durieux and Boncour 2010).

Ainsi, à l’heure où le champ d’études des rapports entre dégradation de l’environnement et migrations est en pleine expansion, cette journée d’étude se donne un triple objectif :

1. Faire un état des lieu des recherches dans les sciences de la société et de l’environnement, en tirant parti de l’interdisciplinarité. En effet, des études ont porté sur les relations complexes, dans le temps long, entre les dynamiques environnementales et les dynamiques démographiques, sociales, économiques et politiques des populations. Le regard des sciences du passé sera mobilisé dans cette journée d’étude comme mise en perspectives des dynamiques actuelles[3]. Il s’agit alors de comprendre ce qui est vraiment « nouveau » dans ces « migrations environnementales » alors même que le déplacement de populations en lien avec l’évolution des ressources et des conditions climatiques est un élément constant de l’histoire des sociétés humaines. Inversement, on peut se demander ce que les recherches en archéologie et en histoire apportent comme informations essentielles pour comprendre ces mouvements actuels de population à moyenne et grande échelle, sur les dynamiques de peuplements et de déplacements volontaires ou contraints liées à des dynamiques environnementales. Les approches archéologiques, qu’elles soient fondées sur la diffusion de la culture matérielle ou qu’elles documentent plus directement, au travers de la paléogénétique, les déplacements des individus, indiquent que le mouvement, les échanges (culturels ou d’individus) entre groupes, la conquête et l’abandon de territoires sont des comportements intrinsèques à l’espèce humaine. Le poids du contexte environnemental et de ses changements dans les mouvements de populations, vers des contrées lointaines ou au sein d’un territoire préexistant, est une question constamment interrogée par les archéologues. La réponse n’est jamais univoque. Lorsque la documentation est suffisamment abondante et précise il apparait généralement que les paramètres environnementaux et socio-économico-politiques interagissent pour déclencher les crises et mutations socio-culturelles, dont il n’est pas toujours facile de déterminer si elles impliquent des mouvements de populations. Par ailleurs, l’impact des changements environnementaux sur les sociétés n’est pas proportionnel à leur ampleur. C’est plutôt la dépendance des sociétés vis-à-vis de certaines ressources (elles-mêmes affectées par le changement) et surtout la souplesse, l’adaptabilité du système d’exploitation de ces ressources qui détermine la résilience des sociétés face aux modifications de leur environnement.

Plus proche temporellement, les décennies de sécheresse du Sahel (1968-1994) présentent un intérêt scientifique majeur pour la question. En effet, elles constituent l’une des plus importantes fluctuations du climat actuel et sont co-occurrentes de flux migratoires importants. Cependant, pour aller de la cooccurrence à la causalité, il convient d’assoir une connaissance objective de la fluctuation de la pluviosité du sahel d’une part et des conséquences sur les sociétés sahéliennes d’autre part. La révision bibliographique permettra de pointer les atouts et les faiblesses des courants théoriques actuels sur ces questions, tout en situant les enjeux de la problématique environnementale dans le cadre des études migratoires.

2. Proposer de nouvelles pistes de recherche capables à la fois de produire des connaissances académiques et d’informer les décisions politiques alors que la question de la gouvernance des migrations environnementales est de plus en plus présente dans les agendas des gouvernements comme des ONG et des organisations internationales. Or, cette recherche doit sortir d’une lecture superficielle des dynamiques environnementales et se construire de manière interdisciplinaire. Explorer la réalité biologique et physique de l’impact du changement climatique sur les cultures et les ressources, estimer raisonnablement les variations de l’abondance des ressources sont des prérequis nécessaires, mais non suffisants, pour une analyse des relations entre environnement et migration. Une fois ceux-ci établis empiriquement, il convient de saisir la réalité, non-mécanique, de leurs effets sur les sociétés concernées : ceux-ci sont médiés par les relations sociales, et en particulier les relations de pouvoir et de répartition des ressources, propres à chaque société.

3. Instaurer, dans cet esprit, un dialogue entre le monde académique et les organisations internationales en charge de la une nouvelle gouvernance mondiale des migrations environnementales et du développement derecommandations permettant de répondre aux questions des migrations forcées liées aux dynamiques environnementales.

Programme provisoire (à compléter)

9h00 : Accueil des participants

9h15 : Introduction

Julien Andrieu (UCA-ESPACE) et Christian Rinaudo (UCA-URMIS)

9h30 – 12h30 : Session 1 / Aspects historiques du lien migration et environnement

Présidence : Claire Delhon (UCA-CEPAM)

  • Jean-Paul Bravard(Lyon 2-Unité Environnement, Ville et Société) : Les oasis du Désert occidental égyptien du Nouvel Empire à la fin de l’époque romaine : les contraintes environnementales pouvaient-elles provoquer des crises économiques et démographiques ? 
  • Marco Armiero (KTH Royal Institute of Technology-Environmental Humanities)
  • Julien Andrieu (UCA-ESPACE) : Les décennies de sécheresse au Sahel : conséquences sur les ressources, les territoires, et les migrations ?

12h30-14h00 : Pause déjeuner

14h00-16h00 : Session 2 / Environnement et migration : regard critiques sur les dynamiques actuelles

Présidence Lucie Bargel (UCA-ERMES)

  • Sylvain Souchaud (IRD-URMIS) : Crise environnementale, transition démographique et peuplement au Brésil. Les premiers pas d’une recherche transdisciplinaire dans le semi-aride de l’État du Ceará

Références bibliographiques

  • ARMIERO, MARCO and TUCKER, RICHARD (eds) 2017, Environmental History of Modern Migrations, London: Routledge
  • BERGER, J.-F., LESPEZ, L., KUZUCUOGLU, C., GLAIS, A., HOURANI, F., BARRA, A. and GUILAINE, J. 2016, ‘Interactions between climate change and human activities during the early to mid-Holocene in the eastern Mediterranean basins Clim’, Past, vol. 12, pp. 1847-1877
  • BERGER, JEAN-FRANÇOIS (ed.) 2012, Des climats et des hommes, Paris: Editions La découverte
  • BÉTAILLE, JULIEN 2010, ‘Des “réfugiés écologiques” à la protection des “déplacés environnementaux”. Eléments du débat juridique en France’, Hommes & Migrations, vol. 1284, pp. 144-155
  • BORGES, ISABEL M. 2018, Environmental change, forced displacement and international law: from legal protection gaps to protection solutions: Routledge
  • CAMBRÉZY, LUC and LASSAILLY-JACOB, VÉRONIQUE 2010, ‘Réfugiés climatiques, migrants environnementaux ou déplacés ? Du consensus de la catastrophe à la surenchère médiatique – Introduction’, Revue Tiers Monde, vol. 4, n° 2014, pp. 7-18
  • COURNIL, CHRISTEL and VLASSOPOULOU, CHLOÉ ANNE (eds) 2015, Mobilité humaine et environnement : du global au local, Paris: Editions QUAE GIE
  • GARCIA, DOMINIQUE and LE BRAS, HERVÉ (eds) 2017, Archéologie des migrations, Paris: Editions La Découverte
  • GEMENNE, FRANÇOIS (ed.) 2010, Migrations et environnement: Hommes & migrations, 1284
  • GEMENNE, FRANÇOIS, BRÜCKER, PAULINE and GLASSER, JOSHUA (eds) 2010, The State of Environmental Migration 2011, Paris: Science Po Paris
  • GEMENNE, FRANÇOIS, BRÜCKER, PAULINE and IONESCO, DINA (eds) 2011, The State of Environmental Migration 2011, Paris: Science Po Paris
  • GEMENNE, FRANÇOIS, BRÜCKER, PAULINE and IONESCO, DINA (eds) 2013, The State of Environmental Migration 2013: a Review of 2012, Paris: Science Po Paris
  • GEMENNE, FRANÇOIS, BRÜCKER, PAULINE and IONESCO, DINA (eds) 2014, The State of Environmental Migration 2014: a Review of 2013, Paris: Science Po Paris
  • GEMENNE, FRANÇOIS, COINTE, BÉATRICE, DURIEUX, JEAN-FRANÇOIS and BONCOUR, PHILIPPE 2010, ‘Le rôle des cadres normatifs et des organisations internationales’, Hommes & Migrations, vol. 1284, pp. 128-143
  • GEMENNE, FRANÇOIS, ZICKGRAF, CAROLINE and DE BRUYCKERE, LUKA (eds) 2017, The State of Environmental Migration 2017: a Review of 2016, Liège: Presses Universitaires de Liège
  • GEMENNE, FRANÇOIS, ZICKGRAF, CAROLINE and IONESCO, DINA (eds) 2015, The State of Environmental Migration 2015: a Review of 2014, Paris: IMISCOE
  • GEMENNE, FRANÇOIS, ZICKGRAF, CAROLINE and IONESCO, DINA (eds) 2016, The State of Environmental Migration 2016: a Review of 2015, Liège: Presses Universitaires de Liège
  • GONIN, PATRICK and LASSAILLY-JACOB, VÉRONIQUE 2002, ‘Les réfugiés de l’environnement’, Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 18, n° 2
  • IONESCO, DINA, MOKHNACHEVA, D. and GEMENNE, FRANÇOIS (eds) 2017, The Atlas of Environmental Migration, London and New York: Routledge
  • KELMAN, ILAN 2019, ‘Imaginary Numbers of Climate Change Migrants?’, Social Sciences, vol. 8, n° 5, pp. 1-16
  • KUPER, RUDOLPH and KRÖPELIN, STEFAN 2006, ‘Climate-Controlled Holocene Occupation in the Sahara: Motor of Africa’s Evolution’, Science, vol. 313, n° 5788, pp. 803-807
  • KUZUCUOGLU, C. and TSIRTSONI, Z. 2016, ‘Changements climatiques et comportements sociaux dans le passé : quelles corrélations ? ’, Les nouvelles de l’archéologie, vol. 142, pp. 4955
  • MELDE, SUSANNE, LACZKO, FRANK and GEMENNE, FRANÇOIS 2017, Making Mobility Work for Adaptation to Environmental Changes: Results from the MECLEP global research, International Organization for Migration
  • VAG, ANDREAS 2009, EACH-FOR-Environmental Change and Forced Migration Scenarios-Synthesis Report, Supported by the European Commission
  • VAN DER LEEUW, SANDER, FAVORY, FRANÇOIS and FICHES, JEAN-LUC 2003, Archéologie et systèmes socio-environnementaux. Etudes multiscalaires sur la vallée du Rhône dans le programme ARCHAEOMEDES, Paris: CNRS Editions
  • VÉRON, JACQUES and GOLAZ, VALÉRIE 2015, ‘Les migrations environnementales sont-elles mesurables ?’, Population & Sociétés, n° 522, Mai
  • VLASSOPOULOU, CHLOÉ ANNE (ed.) 2012, Migrations, Environnement et climat. Définitions et enjeux autour d’un problème public: Cultures & Conflits, 88/4
  • VLASSOPOULOU, CHLOÉ ANNE 2013, EXCLIM / Exil climatique. Gérer les déplacements des populations dus aux phénomènes climatiques extrêmes, Rapport de recherche, Financé par le programme Gestion et impacts du changement climatique (GICC)
  • ZICKGRAF, CAROLINE, HUT, ELODIE and GEMENNE, FRANÇOIS (eds) 2018, The State of Environmental Migration 2018: A review of 2017, Liège: Presses Universitaires de Liège

[1] Voir notamment le projet EACH-FOR (Environmental Change and Forced Migration Scenarios) financé par la Commission européenne entre 2007 et 2009 (Vag 2009) et rapport EXCLIM (Vlassopoulou 2013) MECLEP global research (Melde, Laczko and Gemenne 2017), l’Atlas des migrations environnementales (Ionesco, Mokhnacheva and Gemenne 2017) ainsi que les états annuels des migrations climatiques (Gemenne, Brücker and Glasser 2010; Gemenne, Brücker and Ionesco 2011; Gemenne, Brücker and Ionesco 2013; Gemenne, Brücker and Ionesco 2014; Gemenne, Zickgraf and De Bruyckere 2017; Gemenne, Zickgraf and Ionesco 2015; Gemenne, Zickgraf and Ionesco 2016; Zickgraf, Hut and Gemenne 2018).

[2] Le terme « environmental refugee » apparaît dans les années 1980 dans le titre d’un rapport du PNUE (Cambrézy and Lassailly-Jacob 2010).

[3] Voir notamment Armiero and Tucker 2017; Berger, Lespez, Kuzucuoglu, Glais, Hourani, Barra and Guilaine 2016; Berger 2012; Garcia and Le Bras 2017; Kuper and Kröpelin 2006; Kuzucuoglu and Tsirtsoni 2016; Van Der Leeuw, Favory and Fiches 2003.