Groupe "Mobilisations et usages du passé"

Présentation du groupe de recherche « Mobilisations et usages du passé »

Responsables : Giulia Bonacci (IRD Nice), Yvan Gastaut (UNS) et Grégoire Schlemmer (IRD Paris)

Ce groupe de recherche pluridisciplinaire regroupe les travaux des C, EC et doctorants de l’URMIS qui s’attachent aux pratiques sociales du politique. Ici, le politique s’éloigne d’une définition restrictive désignant l’organisation des Etats et des partis politiques pour recouvrir aussi les modes d’organisation collective, leurs structurations internes et les défis rencontrés dans leurs transformations successives. Ces pratiques sociales rassemblent un vaste spectre de représentations, d’actions, de relations, et de productions qui structurent les relations sociales en termes de rapports de pouvoir. Nous questionnerons ici les multiples configurations des rapports de pouvoir, qu’ils soient mis en scène dans des processus de catégorisation ethnique, raciale ou culturelle ; enchevêtrés dans des territoires (locaux, régionaux, diasporiques) ; légitimés par des discours savants ou des productions culturelles ; et mis en oeuvre par la coercition ou l’agentivité. Ainsi, les notions de domination et de résistance, et les figures (masculines et féminines) de la rébellion et celles de l’oppression, pourront servir d’entrée à  l’étude de ces rapports de pouvoir. Les mécanismes d’émancipation et de création sociale associés aux reconfigurations des dynamiques politiques feront l’objet d’une attention particulière. L’anthropologie, la science politique, la sociologie, l’histoire et la géographie seront mobilisés à  travers des questionnements croisés, pour traiter des cas qui concernent en premier lieu l’Afrique et les Caraibes, ainsi que les espaces où leurs ressortissants se sont croisés, comme l’Europe et les Etats-Unis – mais placés dans une perspective décidément comparatiste qui inclut l’Asie et l’Amérique latine.

Les mobilisations sociales et les contours du leadership

Nous analysons les différentes échelles sur lesquelles se déploient les mobilisations sociales (locale, régionale, internationale), ainsi que les imaginaires de l’appartenance qu’elles véhiculent. L’histoire des luttes anti-racistes, des luttes paysannes, syndicalistes ou féministes, de l’abolitionnisme, du panafricanisme, de l’internationalisme, du réparationnisme ou pour les droits de l’homme met au défi le concept d’universalité et représente autant d’enjeux traversant nos sociétés contemporaines. De plus, la façon dont des groupes s’emparent de territoires (réels ou imaginaires, proches ou lointains) pour définir leurs identités les inscrit directement dans des rapports de pouvoir. Les revendications ou les assignations, identitaires et territoriales produisent à  leur tour des mobilisations ou des trajectoires de fuite. L’étude des revendications à  une- ou plusieurs – citoyenneté (nationale, plurinationale, transnationale ou encore ethnique ou culturelle), permet aussi d’interroger les formes et les limites des Etats-nations, et le rôle politique des diasporas et autres communautés d’intérêts. En termes de méthodologie, les enquêtes pourront se servir d’espaces ou moments spécifiques (festival, conférence, congrès, pétition, lieu de mémoire, site patrimonial) comme ancrages nécessaires à  l’analyse des circulations transnationales qui nourrissent ces mobilisations. L’étude des mobilisations est indissociable de la question du rôle et des contours du leadership, les leaders n’ayant pas qu’un rôle public mais aussi organisationnel et idéologique. La question du leadership sert ainsi de charnière entre les mobilisations et les engagements militants, entendus d’abord en termes de trajectoires individuelles, relationnelles, et d’histoires de vie. Il s’agit de revenir sur la figure de l’intellectuel organique : d’analyser les contradictions de l’intellectuel engagé et de son pendant, le militant savant, ainsi que leurs productions écrites, orales, et organisationnelles. L’analyse de la posture de ces productions, et de la difficulté de classement qui en découle (historiographie ? source ? archive ? pamphlet ?) permet d’éclairer la complexité de la notion d’engagement. Un pas plus loin, les usages militants des savoirs et la réception des savoirs militants inscrivent ces productions dans des dynamiques circulatoires multiformes. Une attention particulière sera portée au rôle joué par l’histoire et la mémoire dans la structuration des engagements militants et des mobilisations sociales ainsi qu’aux enjeux politiques de leur instrumentalisation.

Les usages politiques et populaires du passé

Les séquelles du passé, proche et lointain, dans la structuration des sociétés contemporaines représentent un sujet clivant, débattu publiquement et mobilisé à  des fins idéologiques plus ou moins explicites. Par exemple, la colonie, l’esclavage, la ségrégation et le génocide sont autant de ressources historiques sur lesquelles s’appuient des mobilisations contemporaines. La mise en récit du passé peut servir à  formuler des identités nouvelles, à  légitimer des mobilisations, ainsi qu’à  affirmer une antécédence, voire une autochtonie. La mémoire des lieux (cimetières d’esclaves, ports négriers, plantations, quartiers urbains), les demandes de réparations au titre de l’esclavage, de la colonisation et du travail forcé (retours des artefacts déplacés pendant la colonisation, annulation de la dette des pays africains, initiatives du CARICOM et des Congrès panafricains), et la contestation des hiérarchies socio-raciales héritées de l’esclavage et de la ségrégation (Black Lives Matter, initiatives décoloniales , World African Union Diaspora Union, Rhodes Must Fall etc.) mobilisent des associations, des réseaux, et des groupes d’intérêt qui contestent l’ordre local et/ou mondial actuel et s’attachent à  (tenter de) le renverser. Ces mobilisations contemporaines s’ancrent dans la dénonciation d’une citoyenneté subalterne, portée par des démarches légales mais aussi par des productions culturelles. Pourtant, la distinction entre esclavage et non esclavage reste floue dans certains contextes, en particulier lorsque le tissu social et politique des sociétés est marqué par des inégalités qui ne sont pas reconnues comme telles. Par exemple en Afrique de l’Est, l’esclavage a longtemps été passé sous silence et les descendants d’esclaves sont socialement et politiquement marginalisés. En Ethiopie, les descendants d’esclaves n’existent pas publiquement en tant que groupe constitué, mais la distinction entre esclaves et libres continue de structurer les relations sociales. Au Kenya, des communautés de descendants d’esclaves se voient rejetés aux marges légales, citoyennes et politiques du pays. Ainsi, il s’agira d’étudier les spécificités des régimes coercitifs, la nature et les limites des abolitions de l’esclavage, ainsi que les productions culturelles et politiques liées à  l’asservissement ; tout en analysant les manières dont ce passé, est utilisé et instrumentalisé dans les sociétés d’aujourd’hui. En effet, le statut de descendant d’esclave peut constituer une matrice d’exclusion, mais aussi un vecteur de mobilisation contre des formes de domination, y compris quand celles-ci relèvent d’autres dynamiques politiques, notamment de classe, de race, ou de genre. L’approche critique de l’usage du passé mettra à  profit l’historiographie de l’histoire coloniale et de l’esclavage, des mutations postcoloniales, ainsi que les travaux récents sur le regard décolonial.

Production scientifique

Ce groupe de recherche s’articule aux travaux conduits dans plusieurs programmes de recherche portés par des membres de l’URMIS, notamment SLAFNET, SlaTE, et Cuba&Africa.
Nous organiserons une rencontre annuelle pendant 5 ans, articulée à  chaque fois autour d’une notion précise et dans une dynamique ouverte qui rassemblera des travaux menés sur des terrains ou des objets différents. La collaboration avec d’autres groupes de recherche de l’URMIS sera recherchée, ainsi que l’organisation commune de certaines de ces rencontres (par exemple autour des mobilisations féministes ou religieuses ; de la ” race “ dans les rapports de pouvoir ; des mobilités sud-sud, etc.).
Des panels seront organisés pour l’ECAS (2019) ; et plusieurs colloques, dont ceux organisés par SLAFNET, participeront de la dynamique de ce groupe de recherche. Une école d’été sur les questions liées aux mobilisations et aux usages du passé sera également proposée dans le courant du quinquennal. La coordination d’un numéro spécial de revue permettra de valoriser la production scientifique de ce groupe de recherche. Un projet de livre sur territoires, altérité et appartenances, né au sein du thème 3 du précédent contrat est au cœur d’une expérience éditoriale originale parce qu’entièrement collective et sera porté à  terme dans le cadre de ce groupe de recherche.